Méditation pour les Rameaux, père Lizier de Bardies

RAMEAUX 2020 Confinés que nous sommes dans nos maisons, devant nos écrans nous tenions nos rameaux à la main, sûrs que leur bénédiction par la voix des ondes ne nous serait pas refusée. Nous les garderons dans nos maisons, nous les distribuerons à nos proches, à nos voisins ; nous les mettrons à nos crucifix. Ils nous rappelleront que Jésus est notre roi, notre Seigneur, le seul devant qui nous nous inclinons et nous prosternons, car il est le Vainqueur de la mort, et l’auteur de la vie, en lui, nous avons le pardon et la guérison, en lui nous avons la vie et la résurrection. Ils nous rappelleront ce que Jésus a souffert par amour pour nous, ils nous rappelleront que la croix que Jésus a portée pesait le poids de nos péchés. Ils nous rappelleront que Jésus est vivant, ressuscité, qu’il a traversé la mort et nous a ouvert le paradis. Ils nous rappelleront enfin que, dans les douleurs et les contradictions, Jésus ressuscité reste notre consolation, notre joie et notre espérance. Dans la longue lecture de la passion que nous avons pu suivre dans l’évangile selon saint Matthieu, nous avons entendu au début une phrase dans la bouche de Jésus qui résonne singulièrement aujourd’hui : ‘Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.’ La privation inédite de toute possibilité de célébration des fêtes pascales autrement que par voie numérique n’empêchera pas le Seigneur de nous faire participer à sa Pâque. ‘C’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.’ Cette parole est pour moi comme pour toi. Oui, dans l’endroit de la maison ou de l’appartement que chacun a aménagé pour la prière le Seigneur veut passer (‘Pâque’ ne veut-il pas dire ‘passage’ ?), le Seigneur ne nous privera ni de sa grâce ni de sa présence spirituelle. Dans la méditation et dans la prière, et devant nos écrans, il nous unira à sa passion et à sa résurrection. Que ceux qui ont la chance de n’être pas seuls, confinés à plusieurs ou en famille, organisent des temps de ‘liturgie domestique’ autour de la Parole de Dieu, que ceux qui ne peuvent échapper à la solitude invitent à leur table la Vierge Marie, les saints anges et leur ange gardien ! Et nous pourrons tous chanter avec le psaume de ce jour : Seigneur, ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide ! Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères. Bonnes fêtes pascales à tous.

Semaine Sainte: le pivot de l'année. Depuis le début du confinement, je vis de manière particulièrement pressante un appel pour tous à l'oraison, à la vie d'union au Christ par les dons de l'Esprit Saint. Vivre au plan des trois vertus théologales dans le silence et l'approfondissement de la relation interpersonnelle entre les personnes de la Trinité et celui qui prie amène progressivement à un détachement complet de l'image. Aussi les mises en oeuvres zélées et multiples à proposer pour les Rameaux et les grands offices de la semaine sainte, une retransmission par internet m'apparaissent comme purement et simplement incompréhensibles. J'aurais tant aimé que cet appel pressant à la vie intérieure se traduise dans notre Eglise par un retour à ce qui fait notre caractéristique: la vie mystique, la communion des saints et des baptisés par la vie au plan théologal. Ma peine est profonde de voir se multiplier pour rien les propositions activistes de retransmission. En quoi en effet voir une messe paroissiale à huis clos me place-t-il au plan théologal. ce n'est pas l'image qui fait ma conversion, mais la vie qui transcende les sens, surtout celui de la vue au profit de l'écoute intérieure? S'il y avait une proposition théologale et incarnée à faire, c'était de vivre la messe transmise depuis Saint Pierre de Rome. Pourquoi? Parce qu'elle l'est depuis longtemps en vertu de la grâce et de la fonction papales. Il se trouve que notre pasteur est un homme de silence et que son exemple incite à un approfondissement. Sans papolâtrie, en cette crise sans précédent pour l'humanité, ce geste unificateur aurait pu se vivre aussi à la fois comme une incarnation du "qu'ils soient un" du chapitre 17 de l'Evangile de saint Jean et comme un acte réel de pauvreté, en choisissant délibérément de sa faire pauvre et non de contourner la pauvreté proposée par une concession grave avec les valeurs du monde puisqu'elle nous fait oublier le coeur de notre vie: la vie selon les dons du Saint Esprit. Mais il est encore temps. Sainte Semaine. Claire Bressolette

Seul le silence permettra à notre monde le retournement nécessaire pour que l'homme soit au centre de toutes les démarches et organisations. Bonne montée vers Pâque. Bonne fécondité de ce temps de confinement: que les diverses mises en oeuvres ne viennent pas reproduire un activisme laissé de côté par le corona virus. Claire Bressolette

Les larmes du Christ au tombeau de Lazare sont celles d'un ami mais aussi de celui qui pleure sur toute l'humanité dans sa condition mortelle. Est proposée infra une méditation de Claire Bressolette sur les larmes si importantes dans la prière.

Larmes

  Les larmes, baume de la souffrance

  Signes d’une sensibilité mise en mouvement, les larmes sont aussi l’expression du cœur, de ce lieu intérieur à l’âme où se vit notre relation à Dieu. La tradition des pères voit dans les larmes le signe d’une véritable prière ; elles sont un don et Cassien se lamentera de les avoir per-dues. Leur absence est un aiguillon pour le moine qui mettra tout en oeuvre, par une ascèse plus grande, une prière plus ardente et un soin à vivre une humilité plus profonde, pour les retrouver. Dans quelle mesure peuvent-elles être un baume à la souffrance puisque de prime abord elles en sont ou l’expression ou la cause quand elles font défaut à la vie de prière du moine? Elles restent incontrôlées et difficilement contrôlables, même si une tradition culturelle a appris aux hommes à refouler leurs larmes parce qu’un homme ne pleure pas. Dans notre monde actuel de contrôle tota-lisant, les larmes restent le lieu du lien entre le corps, la sensibilité et l’âme et nous semblent à cet égard importan-tes à écouter : leur fonction pourrait être bien plus que thérapeutique et cathartique, car de l’ordre de l’onction, ce que suggère le terme choisi de baume. I Dans la Bible Pleurs, larmes et thrènes, sont trois expressions dif-férentes utilisées pour décrire les pleurs. Thréno désigne l’acte rituel, celui des thrènes du cortège funéraire ou des lamentations : « Et la voix plaintive de ceux qui pleuraient leurs enfants » (Sg, 18,10). Klaio désigne les pleurs de manière plus personnelle, non comme un processus ritualisé. En voici quelques exemples : Jdt, 16,17, « Et ils pleureront de douleur éternellement ». Tbt, 3,1, « Je me mis à gémir et à pleurer », 11, 13, « Tobit se jeta à son cou et se mit à pleurer ». Sir, 22,11, « Pleure moins amèrement sur un mort car il a trouvé le repos ». Ba, 1,5, « Les gens pleuraient, jeûnaient, priaient devant le Seigneur ». Ce même verbe klaio se retrouve dans le Nouveau Testa-ment : Mt, 2,18, « C'est Rachel qui pleure ses enfants ». Mt, 5,5, « Heureux ceux qui pleurent, ils seront conso-lés ». Klaio décrit les pleurs de l'homme qu’ils soient de douleur, de révolte, de peine, d'émotion. Toutefois ils peuvent être maîtrisés ou orientés : Lc, 23,28, « Filles de Jérusalem, pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ». Jc, 5,1, « Pleurez à grand bruit sur les malheurs qui vous attendent ». Dakruo, troisième verbe utilisé dans les livres bibliques écrits en grec, ne se rencontre qu’une fois pour le Nou-veau Testament, à propos du Christ devant le tombeau de Lazare : Jn, 11,35, « Alors Jésus pleura ». C’est d’ailleurs la seule mention de pleurs dans le quatrième Évangile. En ce qui concerne l’Ancien Testament, dakruo est utilisé à propos de l’œil comme s’il était une créature indépen-dante de l’homme, ayant sa parfaite autonomie. L’avidité, liée au péché de convoitise qui n’est pas moins que le pé-ché d’Adam, est reprochée ; les pleurs sont présentés ici comme une raison supplémentaire de se méfier de l’œil car ils semblent sans fondements et prêts à jaillir à tout mo-ment. L’œil est présenté comme un membre bien gênant en raison de ses deux composantes, avidité et pleurs : Eccl, 31,13, « Souviens-toi que c'est mal d'avoir un œil avide : y a-t-il pire créature que l'œil ? Aussi pleure-t-il à tout pro-pos ». Il nous semble remarquable que l’avidité et les pleurs soient ainsi rapprochés dans cette péricope. Au fond, on ne sait que faire des pleurs. Ils sont gênants et dérangeants. Un œil sans larmes serait bien mieux, c’est ce que semble insinuer ce passage. Étant donné que le péché est inviscéré dans le cœur humain de manière si profonde qu’il ne faudra pas moins qu’une des personnes de la Tri-nité, le Fils, pour sauver l’homme, on peut se demander si les larmes dont l’homme aimeraient se passer ne sont pas une préfiguration de la venue du Christ, lui-même l’Oint selon son nom, lui-même dérangeant comme l’exprime la parabole des vignerons homicides. Dès lors, les larmes seraient une manière de laver l’homme de son péché, image au sens paulinien, de la réalité que sera le Sauveur. Le péché est entré par l’œil, la concupiscence, par le désir d’avoir. Ainsi le franchissement de l’inter-dit en mangeant du fruit de l’arbre, se trouverait lavé, en préfiguration de sauvé, par la larme qui sort de l’œil. Notre expérience hu-maine va dans le même sens, qu’il s’agisse d’une piqûre d’insecte ou d’une poussière, la larme apaise et nettoie. Ne parlons pas des grandes douleurs, pleurer fait du bien comme si le liquide lacrymal entraînait avec lui la douleur sensible et psychologique pour refaire celui que la douleur avait défait. La larme recrée. Jusqu’où pousser cette analogie avec le Christ, nouvel Adam qui recrée l’homme en le sauvant ? La péricope de l’Évangile de Jean nous propose d’aller plus loin. Le Christ pleura, pour la seule et unique fois de l’Évangile, ce sans un mot. Il parlera après. La larme remplace la parole ou plutôt s’inscrit entre deux pa-roles, celle qui précède, et celle qui va suivre, adressée à son Père des cieux, puis à Lazare. La larme est entre deux dits, « Où l’avez-vous mis ? » et « Enlevez la pierre », elle est l’inter-dit, donc en place de l’arbre placé dans l’Eden. Elle vient structurer l’homme dans son vis- à-vis d’image et de ressemblance à Dieu, dans sa pleine altérité. Le nou-vel Adam qu’est le Christ reconfigure par ses pleurs un inter-dit qui permet de replacer la relation entre l’homme et Dieu, dans la vie et non dans la mort, ce que concrétise la résurrection de Lazare, elle-même préfiguration de celle du Christ. Ainsi dakruo, par son emploi, fait des larmes hu-maines beaucoup plus qu’un baume apaisant à fonction thérapeutique, mais bien une onction en lien avec l’Oint par excellence qu’est le Christ. Un autre élément conforte notre lecture : les larmes de Bethsabée, en 2 Sm, 11,26, « Et elle pleura son mari ». Cette occurrence du verbe safad, célébrer le deuil en hébreu, utilisé d'habitude de manière collective, appa-raît ici dans un contexte qui ne mentionne ni thrènes ni lamentations. Il semble que Bethsabée soit seule à pleurer sur Urie. Ses pleurs qui sortent du rituel collectif et com-munautaire pleurent non seulement Urie son mari, mais lavent et rachètent aussi, selon la perspective suggérée par les péricopes précédentes, le péché de convoitise de Da-vid, péché à l’origine de la mort de son mari. Or Bethsa-bée est celle par qui la filiation du Messie à David se fait, elle est la seule femme avec Ruth, citée dans la généalogie du Christ en Matthieu : « David engendra Salomon, de la femme d'Urie » (Mt 1,6). Ainsi ses larmes ne peuvent plus appartenir au seul rituel de deuil puisqu’elles ont aussi une autre fonction, préfiguratrice de celle du Christ dans le quatrième Évan-gile, à savoir le rachat du péché de concupiscence du roi David. Il n’est pas anodin que ce soit elle, la victime en quelque sorte de la concupiscence qui, par ses larmes, ra-chète le roi. Le Christ, pour le rachat de l’homme, se fera victime jusqu’à mourir sur la croix. Peut-on aller jusqu’à lire dans les larmes de Beth-sabée le passage de la rédemption par un seul de tout un peuple ? C’est permis si l’on remarque qu’ailleurs ce verbe safad s’applique pour les lamentations du rituel. En colo-rant le sens de safad de sa dimension préfigurante des larmes rédemptrices du Christ, par retour, il colore tout le rituel de la dimension communautaire de toute l’humanité, ce qui lui donne un sens renouvelé à partir de la nouvelle fonction des larmes suggérées par le verset sur Bethsabée. II Les larmes et l’onction Pour les pères de l’Église, les larmes sont un don de Dieu qui correspond à la qualité de la vie intérieure du moine. L’Abbé Isaac enseigne que « toutes les larmes ne viennent pas du même sentiment et de la même vertu ». Les pleurs de componction ont les deux composantes ca-ractéristiques des pleurs de Bethsabée : la dimension per-sonnelle et la dimension communautaire, « On pleure de componction, sur ses péchés, mais aussi sur le monde : telles sont les larmes du juste au milieu des misères de cette vie ». Mais on pleure aussi en contemplant les biens éternels. La perte de ce don des larmes pousse le moine à plus d’ascèse pour le retrouver, mais seul le bon vouloir de Dieu peut en décider. Ainsi l’Abbé Germain, « J’ai beau faire tous mes efforts pour renouveler cette contrition et ces larmes, mes yeux restent secs comme la pierre, et je ne peux en tirer une larme », « autant je suis heureux quand je puis pleurer abondamment, autant je souffre quand je ne puis le faire comme je le désire ». Les larmes ne sont pas qu’une sécrétion du corps qui dépendrait des humeurs et hormones, elles renvoient au mystère de Dieu lui-même. Pour Denys l’Aréopagite, deux termes différents désignent l’huile de l’onction, claion, pour l’huile et my-ron pour l’huile parfumée. Dans la tradition syrienne, deux huiles différentes étaient utilisées pour l’onction pré-baptismale et pour l’onction post-baptismale, sans que la première soit cependant réduite à une seule fonction d’exorcisme. Étant donné que l’idée d’une onction de l’Esprit postérieure au rite de baptême est impensable pour les pères syriaques, et que le myron est lié à l’Oint qu’est le Christ, on peut penser que l’huile claion est associée de manière particulière au don de l’Esprit cependant présent également dans chacun des rites du baptême. Ainsi par le choix de la racine du verbe klaio pour désigner l’huile pré-baptismale, apparait le lien entre les larmes et l’onction sacramentelle du baptême. Rite de naissance du chrétien qui reçoit la lumière, le baptême donne aux larmes une signification exceptionnelle, comme si elles comportaient une dimension baptismale non seulement par le fait de leur liquidité salée, mais par cette confirmation donnée par le choix des mots. Si les larmes sont une onction, en l’occurrence pré-baptismale et rapportée davantage à l’Esprit, elles devien-nent en même temps le signe de la force pour lutter dans le combat spirituel qui prépare le futur chrétien au baptême, de même que l’Esprit a poussé le Christ au désert et l’a soutenu dans son combat. Toute larme est une force qui confère à l’homme sa pleine dignité de créature dans le combat dont la souf-france reste une des manifestations les plus tangibles. Dans cette même perspective, Denys l’Aréopagite utilise claion également pour désigner l’onction des défunts, montrant ainsi que le combat est achevé. En somme les larmes ne sont gênantes que dans une vision païenne voire utilitariste. L’éclairage biblique et patristique a fait apparaître toute la profondeur des larmes qui restent, dans notre société de contrôle absolu sur tout, le lieu de notre profonde humanité dans lequel s’échangent non seulement le monde intérieur et le monde extérieur, mais aussi se transsubstantie la souffrance en don de l’Esprit. Comme le rappelle saint Paul, nous sommes nés vulnérables et les larmes en sont le signe. Les larmes sont bien un baume de la souffrance et ceci se retrouve égale-ment dans l’art.

Voici un texte pour illustrer notre propos:

Depuis l’Incarnation, le corps humain est devenu Verbe et nos larmes présente Parole. Comme la parole vient au muet, comme la vue illumine l’aveugle, comme la marche fait danser le boiteux, les larmes ne sont données qu’à celui qui, longtemps, est demeuré sur leur bord. Elles n’ont pas d’origine visible, pas de fin déterminée. C’est ce qui fait leur force. Notre plus belle existence s’inscrit dans leur chiffre de fuite, notre plus juste discours dans leur éloquence muette, notre peinture la plus forte dans leur transparence, notre écriture la plus parlante dans leur silence. Elles nous aveuglent dans une vision plus absolue que celle du regard. Les vraies larmes nous confient qu’elles ne sont pas de nous, tout en venant du plus pro-fond de nous-mêmes. C’est quand la larme s’échappe de notre corps qu’elle signifie, qu’elle le signifie le mieux. On ne pleure vraiment qu’en perdant ses larmes, comme on ne croit vraiment que si l’on a déjà une fois douté. L’invisible s’écrit sur nos visages en s’incarnant, en s’effaçant, par la force de nos larmes. L’évidence de cette force nous éblouit dans son obscurité, comme la chute peut nous faire gravir un échelon vers le ciel. L’éloquence des larmes,

 Charvet Jean-Loup, L’éloquence des larmes.