Saint Thomas d’Aquin est, pour employer un mot à la mode aujourd’hui, le plus existentiel des philosophes. C’est parce qu’il est par excellence un philosophe de l’existence que saint Thomas est (lui, le Docteur « angélique ») un penseur incomparablement humain, et le philosophe par excellence de l’humanisme chrétien. L’humain en effet est caché dans l’existence. À mesure qu’il se dégageait des influences platoniciennes, le Moyen Âge chrétien a de mieux en mieux compris qu’un homme n’est pas une idée – c’est une personne, il subsiste dans l’univers et devant Dieu ; l’homme est au cœur de l’existence […] Seule une pensée centrée sur l’existence peut donc approcher tant bien que mal des retraites du cœur humain, et de la grandeur originelle de l’homme et de ses abîmes, et s’accorder aux aspirations secrètes de cette étrange image de Dieu. Dieu est appelé zélote, disait le Pseudo-Denys, à cause de son amour pour ce qui est. Saint Thomas répète souvent ce mot. C’est parce que lui-même il a eu le zèle de l’existence qu’il a cette vertu de rassurer et apaiser et fortifier avec une souveraine sérénité tout ce qu’il y a en nous de véritablement humain. (OC VIII, De Bergson à Thomas d’Aquin, p. 154-156)