Déconfinement: quel appel?

Que nous apprend le déconfinement?

Que notre civilisation est mortelle. Mortelle au sens où elle est morte en cédant le pas à une société qui n'a pour critères de fonctionnement que l'économie. Mortelle au sens où elle est mortifère, porteuse de mort précisément si le critère de fonctionnement est le seul et ultime critère pour nous définir. L'ouverture des commerces et des Mac Donald sans la possibilité pour les chrétiens de célébrer l'eucharistie est un signe patent de ce passage d'une civilisation oublieuse de sa véritable finalité parce qu'elle s'est réduite au pragmatisme. L'homme n'est pas créé pour fonctionner, mais pour contempler.

Au sein de cet état de fait, quelle est notre juste posture? Le charisme d'un évêque n'est pas celui d'un simple fidèle et il me semble que notre fécondité la plus grande sera de recevoir les faits comme des appels à notre propre conversion. Célébrer l'eucharistie n'a pas la même résonance qu'administrer les sacrements. la deuxième expression est plus réifiante que la première; elle articule le manque et le plein à la manière d'un besoin là où l'eucharistie relève du désir de Dieu; elle peut relever elle-aussi de cette même vision du fonctionnement et du pragmatisme qui éliminent la civilisation au profit de la seule société de la globalisation. Rappeler la primauté de la vie théologale, et particulièrement de la charité, en restant plus que jamais fidèle à l'oraison et attentif au prochain, me semble être le chemin ouvert par les événements actuels: il mènera peut-être à une civilisation encore plus profonde, celle d'un humanisme théocentré pour reprendre l'expression si chère au couple de Jacques et Raïssa Maritain qui plaçait la contemplation sur les chemins au-dessus de tout. Tout est grâce, même une aberration: tel est l'appel lancé aux amis de Dieu, pour qu'ils continuent à être convertis, surtout en ce temps pascal.

Claire Bressolette 

Maurice Zundel: communauté et sacrements

Au cœur du christianisme Tous les sacrements ont un horizon communautaire. Cela veut dire que, si nous étions seuls au monde, il n'y aurait pas besoin de sacrement, ou du moins la communication (avec Dieu) pourrait se faire dans le silence de notre chambre et de notre prière personnelle, nous pourrions nous contenter des signes qui sont dans la nature, si nature il y avait. Mais nous ne sommes pas seuls au monde. Nous sommes une humanité et, comme disait Pascal : « Toute l'humanité est comme un seul homme. » Et le Dieu vivant n'est pas notre Dieu à nous tout seuls. Il est le Dieu de toute cette humanité, comme il est le Dieu de tout l'univers, et nous ne pouvons donc pas aller tout seuls à ce Dieu de toute l'humanité et de tout l'univers : notre religion a un horizon communautaire, un horizon universel, et nous ne pouvons rejoindre vraiment ce Dieu vivant, le Christ vivant, qu'en prenant avec nous toute l'humanité et tout l'univers. C'est pour cela que l'Évangile a un horizon communautaire, un horizon humain. Le Christ ne dit pas à ses disciples d'aimer Dieu, il leur dit d'aimer les hommes, c'est son testament : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Mais pour quelle raison cela ? C'est parce que le Christ savait parfaitement, comme nous en avons tous l'intuition, qu'aller chacun et tout seul, et pour soi, à Dieu, c'est faire de Dieu une idole, parce que c'est ramener Dieu à notre mesure, c'est nous faire un Dieu selon nos besoins, et ce Dieu taillé à notre mesure nécessairement est un faux Dieu, une idole. Pour nous faire sortir de nous-mêmes, pour nous amener à être universels, c'est-à-dire à nous présenter devant le Christ sans limites ni frontières, il y a au cœur de notre religion un horizon communautaire : il faudra d'abord entrer dans cette chaîne d'amour qui lie tous les hommes à la présence du Seigneur, et c'est en entrant dans cette chaîne d'amour que nous aurons prise sur Dieu.

Maurice ZUNDEL, Un autre regard sur l'eucharistie, Lausanne, 1954.

Déconfiner la liturgie: extraits de "Liturgie et contemplation" de J.et R. Maritain

Première partie : l’encyclique Mediator Dei (20 novembre 1947) et sa définition de la liturgie : culte rendu au Père céleste par le Christ et son corps mystique. La vie cultuelle de l’Église totale est ordonnée à la vie théologale de l’Église totale. « Elle demande à procéder du silence et de l’amour pour s’achever dans l’amour et le silence. » (Charles Journet) Liturgie et vie intérieure : Le culte public (chants, psaumes, rites…) doit être principalement intérieur « car il est nécessaire de vivre toujours dans le Christ, de lui être tout entier dévoué […] Le culte liturgique requiert de ceux qui y participent « la méditation des réalités surnaturelles et l’effort ascétique destiné à purifier l’âme » (MD, p. 14) ; c’est avant tout par un acte caché au plus profond d’eux-mêmes, invisible aux hommes et non entendu d’eux, c’est avant tout par la ferveur intérieure de l’âme et en s’unissant de cœur aux intentions du célébrant et à celles du Prêtre éternel que les fidèles offrent avec lui le sacrifice et s’offrent eux-mêmes avec lui. Nous sommes ici, croyons-nous, en présence d’une vérité centrale. Ce qui est principal dans la Loi Nouvelle, enseigne saint Thomas d’Aquin, est la grâce du Saint-Esprit opérant dans les cœurs. C’est donc à la réalité internelle et invisible qu’a passé désormais l’importance majeure. Cette loi d’intériorisation, qui est caractéristique du Nouveau Testament, ne s’applique pas seulement à la vie morale, où désormais ce sont les mouvements intérieurs et leur pureté qui comptent d’abord. Elle s’applique aussi au culte lui-même. Le culte rendu à Dieu par l’Église est nécessairement un culte extérieur, mais c’est un culte en esprit et en vérité, où ce qui importe avant tout est le mouvement intérieur des âmes et la grâce divine opérant en elles. En conséquence la liturgie catholique exige, – pour que le culte public rendu à Dieu soit authentique et réel, et réellement digne et juste, – que les vertus théologales soient à l’œuvre en ceux qui y participent ; la liturgie catholique vit de la foi, de l’espérance et de la charité. La liturgie catholique demande donc à ceux qui y participent de tendre fût-ce de loin, à quelque chose qui est au-delà de la simple participation au culte liturgique, et qui s’accomplit dans le secret des cœurs. […] tendent à quelque degré dans la contemplation des saints, et à pratiquer en conséquence l’oraison mentale sous quelque forme et à quelque degré. La liturgie et la contemplation de l’Église : Cette contemplation de l’Église, où s’épanouit dans l’invisible des cœurs la grâce des vertus théologales et des dons de l’Esprit, est évidemment supérieure à la grande voix liturgique qui la manifeste. […] Quelques-uns se méprennent parce que comparant la contemplation d’une âme en particulier avec la liturgie de l’Église entière, ils disent que la contemplation n’est qu’un acte singulier d’un individu, tandis que la vie liturgique est l’acte commun du Corps mystique lui-même. En réalité c’est la participation de tel ou tel en particulier à la vie liturgique qu’il faut comparer à la contemplation de tel ou tel en particulier. Celui qui, comme saint Antoine dans le désert ou saint Jean de la Croix dans son cachot, est uni à Dieu par l’oraison infuse participe plus à la vie du Corps mystique que ceux qui par leurs paroles et leurs gestes, et avec piété sans doute mais à supposer qu’ils n’aient pas franchi le seuil de la contemplation infuse, suivent avec le plus d’exactitude les rubriques de la liturgie. Vertu de religion et vertus théologales : Si éminente qu’elle soit, la liturgie (cf. Sum. theol. IIa-IIae, q. 81, a. 5) relève de la vertu morale qui est en dessous des vertus théologales et des dons du Saint-Esprit dont relève la contemplation infuse. Ce que la liturgie demande de l’âme (des dispositions proportionnées à l’acte qui s’accomplit sur l’autel, la plus haute contemplation), ce à quoi elle l’incite, elle seule ne suffit pas à le lui donner. Il y faut l’effort ascétique personnel, l’aspiration personnelle à l’union à Dieu, et la docilité personnelle aux dons du Saint-Esprit. Il serait erroné de dire que l’assistance à l’Acte divin de la Messe supplée à ces divers aspects du travail personnel vers la perfection intime de l’âme et que la simple participation à la liturgie établirait notre vie spirituelle à un degré plus élevé que celui où elle est portée par l’union à Dieu dans la contemplation.

Prier en inclinant l'oreille de son coeur

Semaine Sainte: le pivot de l'année. Depuis le début du confinement, je vis de manière particulièrement pressante un appel pour tous à l'oraison, à la vie d'union au Christ par les dons de l'Esprit Saint. Vivre au plan des trois vertus théologales dans le silence et l'approfondissement de la relation interpersonnelle entre les personnes de la Trinité et celui qui prie amène progressivement à un détachement complet de l'image. Aussi les mises en oeuvres zélées et multiples à proposer pour les Rameaux et les grands offices de la semaine sainte, une retransmission par internet m'apparaissent comme purement et simplement incompréhensibles. J'aurais tant aimé que cet appel pressant à la vie intérieure se traduise dans notre Eglise par un retour à ce qui fait notre caractéristique: la vie mystique, la communion des saints et des baptisés par la vie au plan théologal. Ma peine est profonde de voir se multiplier pour rien les propositions activistes de retransmission. En quoi en effet voir une messe paroissiale à huis clos me place-t-il au plan théologal. ce n'est pas l'image qui fait ma conversion, mais la vie qui transcende les sens, surtout celui de la vue au profit de l'écoute intérieure? S'il y avait une proposition théologale et incarnée à faire, c'était de vivre la messe transmise depuis Saint Pierre de Rome. Pourquoi? Parce qu'elle l'est depuis longtemps en vertu de la grâce et de la fonction papales. Il se trouve que notre pasteur est un homme de silence et que son exemple incite à un approfondissement. Sans papolâtrie, en cette crise sans précédent pour l'humanité, ce geste unificateur aurait pu se vivre aussi à la fois comme une incarnation du "qu'ils soient un" du chapitre 17 de l'Evangile de saint Jean et comme un acte réel de pauvreté, en choisissant délibérément de sa faire pauvre et non de contourner la pauvreté proposée par une concession grave avec les valeurs du monde puisqu'elle nous fait oublier le coeur de notre vie: la vie selon les dons du Saint Esprit. Mais il est encore temps. Sainte Semaine. Claire Bressolette

Pâques sera triste. Cette phrase circule actuellement ici et là. Triste la Pâque 2020? Comment le serait-elle alors que l'homme est au centre de toutes les préoccupations de chacun, des responsables politiques et économiques jusqu'à l'enfant qui vient de naître? Ce soin donné à l'homme sonne vrai et c'est bien la première lumière de päque: être vraie. Pâque sera joyeuse si elle est vraie. Depuis bien des années, le commerce des chocolats, des lapins et des oeufs de tout genre a donné un éclat de papier aluminium à Pâque: cette année la lumière inérieure lui donnera la vraie saveur de l'Ecce homo. Homme de douleur, il est Roi. Et nous oserions dire que Pâque sera triste cette année? Il serait temps de descendre dans le coeur profond et de découvrir la joie inaliénable de l'union au Christ....alors notre religion ne sera pas une magie, mais une foi en Christ passé par la Passion pour la Résurrection. Seule la vérité a le sel, le goût et la clarté de la joie. ne regrettons pas les oignons d'Egypte, ces paillettes de façade qui savent, hélas, nous faire aublier facilement l'homme. Claire Bressolette

Après

Après… écrit par Pierre Alain LEJEUNE, prêtre à Bordeaux Et tout s’est arrêté… Ce monde lancé comme un bolide dans sa course folle, ce monde dont nous savions tous qu’il courait à sa perte mais dont personne ne trouvait le bouton « arrêt d’urgence », cette gigantesque machine a soudainement été stoppée net. A cause d’une toute petite bête, un tout petit parasite invisible à l’œil nu, un petit virus de rien du tout… Quelle ironie ! Et nous voilà contraints à ne plus bouger et à ne plus rien faire. Mais que va t-il se passer après ? Lorsque le monde va reprendre sa marche ; après, lorsque la vilaine petite bête aura été vaincue ? A quoi ressemblera notre vie après ? Après ? Nous souvenant de ce que nous aurons vécu dans ce long confinement, nous déciderons d’un jour dans la semaine où nous cesserons de travailler car nous aurons redécouvert comme il est bon de s’arrêter ; un long jour pour goûter le temps qui passe et les autres qui nous entourent. Et nous appellerons cela le dimanche. Après ? Ceux qui habiteront sous le même toit, passeront au moins 3 soirées par semaine ensemble, à jouer, à parler, à prendre soin les uns des autres et aussi à téléphoner à papy qui vit seul de l’autre côté de la ville ou aux cousins qui sont loin. Et nous appellerons cela la famille. Après ? Nous écrirons dans la Constitution qu’on ne peut pas tout acheter, qu’il faut faire la différence entre besoin et caprice, entre désir et convoitise ; qu’un arbre a besoin de temps pour pousser et que le temps qui prend son temps est une bonne chose. Que l’homme n’a jamais été et ne sera jamais tout-puissant et que cette limite, cette fragilité inscrite au fond de son être est une bénédiction puisqu’elle est la condition de possibilité de tout amour. Et nous appellerons cela la sagesse. Après ? Nous applaudirons chaque jour, pas seulement le personnel médical à 20h mais aussi les éboueurs à 6h, les postiers à 7h, les boulangers à 8h, les chauffeurs de bus à 9h, les élus à 10h et ainsi de suite. Oui, j’ai bien écrit les élus, car dans cette longue traversée du désert, nous aurons redécouvert le sens du service de l’Etat, du dévouement et du Bien Commun. Nous applaudirons toutes celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont au service de leur prochain. Et nous appellerons cela la gratitude. Après ? Nous déciderons de ne plus nous énerver dans la file d’attente devant les magasins et de profiter de ce temps pour parler aux personnes qui comme nous, attendent leur tour. Parce que nous aurons redécouvert que le temps ne nous appartient pas ; que Celui qui nous l’a donné ne nous a rien fait payer et que décidément, non, le temps ce n’est pas de l’argent ! Le temps c’est un don à recevoir et chaque minute un cadeau à goûter. Et nous appellerons cela la patience. Après ? Nous pourrons décider de transformer tous les groupes WhatsApp créés entre voisins pendant cette longue épreuve, en groupes réels, de dîners partagés, de nouvelles échangées, d’entraide pour aller faire les courses où amener les enfants à l’école. Et nous appellerons cela la fraternité. Après ? Nous rirons en pensant à avant, lorsque nous étions tombés dans l’esclavage d’une machine financière que nous avions nous-mêmes créée, cette poigne despotique broyant des vies humaines et saccageant la planète. Après, nous remettrons l’homme au centre de tout parce qu’aucune vie ne mérite d’être sacrifiée au nom d’un système, quel qu’il soit. Et nous appellerons cela la justice. Après ? Nous nous souviendrons que ce virus s’est transmis entre nous sans faire de distinction de couleur de peau, de culture, de niveau de revenu ou de religion. Simplement parce que nous appartenons tous à l’espèce humaine. Simplement parce que nous sommes humains. Et de cela nous aurons appris que si nous pouvons nous transmettre le pire, nous pouvons aussi nous transmettre le meilleur. Simplement parce que nous sommes humains. Et nous appellerons cela l’humanité. Après ? Dans nos maisons, dans nos familles, il y aura de nombreuses chaises vides et nous pleurerons celles et ceux qui ne verront jamais cet après. Mais ce que nous aurons vécu aura été si douloureux et si intense à la fois que nous aurons découvert ce lien entre nous, cette communion plus forte que la distance géographique. Et nous saurons que ce lien qui se joue de l’espace, se joue aussi du temps ; que ce lien passe la mort. Et ce lien entre nous qui unit ce côté-ci et l’autre de la rue, ce côté-ci et l’autre de la mort, ce côté-ci et l’autre de la vie, nous l’appellerons Dieu. Après ? Après ce sera différent d’avant mais pour vivre cet après, il nous faut traverser le présent. Il nous faut consentir à cette autre mort qui se joue en nous, cette mort bien plus éprouvante que la mort physique. Car il n’y a pas de résurrection sans passion, pas de vie sans passer par la mort, pas de vraie paix sans avoir vaincu sa propre haine, ni de joie sans avoir traversé la tristesse. Et pour dire cela, pour dire cette lente transformation de nous qui s’accomplit au cœur de l’épreuve, cette longue gestation de nous-mêmes, pour dire cela, il n’existe pas de mot.

Invisible. Oui, invisible. Tel est le virus du corona, partout, caché pendant un temps assez long d'incubation. Tels sommes nous les uns pour les autres: rues désertes, églises vides, opéra et théâtres fermés, devantures de magasins invisibles. Et cependant le lien se tisse comme jamais. Les moyens modernes de communication deviennent enfin des moyens réels de relation. Et cependant ce n'est qu'une toute petite partie - visible- de la relation réelle établie entre nous, indéfectible car elle est arc-boutée à l'humanité tout entière. L'invisible est devenu l'essentiel. Antoine de Saint-Exupéry l'a transmis dans une citation qui a fait le tour du monde: l'essentiel est invisible pour les yeux. On ne voit bien qu'avec le coeur. Et c'est bien cette communion dont nous faisons l'expérience présentement à travers l'invisible. Encore un petit pas: dans le Credo il y a bien deux mondes, ou plutôt deux dimensions du monde, celui du visible et celui de l'invisible. Nous l'avions oublié. Voici qu'il nous est donné de vivre une Pâques à la manière des Pères du désert, invisibles aux hommes parce qu'ils se nourrissaient de l'invisible devenu leur biotope. Rien de plus réel que l'invisible. Alors, que ce confinement nous resserre les uns les autres pour une autre tâche réelle et proche, celle de l'avenir de notre monde déclinable dans sa face visible par la sauvegarde de la planète, et dans sa face invisible par le salut du monde. Et nos cloisonnements s'ouvrent alors pour laisser passer la lumière, le ciel, la mer et le sable. Claire Bressolette

Les vrais carêmes sont ceux qu'on ne choisit pas

Les vrais carêmes sont ceux qu’on ne choisit pas et celui-ci en est un ! Confinement, inquiétudes pour les siens, pour soi-même et pour toute la société… Voilà en effet une véritable traversée du désert. Quoi faire pour que ce temps ne soit pas vide, une simple parenthèse à oublier dans l’attente de revenir ‘comme avant’? Comment le vivre ? Comment faire pour que ce confinement ne soit pas un repli égoïste et mortel ? Plus que jamais les autres seront encore notre salut. Par les autres, leurs appels, notre attention à eux, ce temps peut être l’expérience et l’invention d’une nouvelle fraternité. Ce temps est aussi celui d’un questionnement sur nous-mêmes, nos raisons de vivre et nos modes de vie. Oui, je crois vraiment que le confinement qui nous est imposé peut nous être bénéfique à nous-mêmes comme à la société. Ce ne sera pas alors du temps perdu ni une contrainte seulement subie. ‘Après’ ne sera plus jamais comme ‘avant’, c’est ce que j’espère. C’est bien cet avenir nouveau qu’il nous faut préparer en nous débarrassant des scories qui nous encombrent et qui ont tant contribué à abîmer aussi bien la nature que les relations humaines. Voilà quelques pensées que me suggère ce carême inédit. Pour une fois, c’est l’humanité toute entière qui doit faire face au même danger, comme dans l’histoire du déluge ! Mais déjà nous voyons plein de ‘Noé’ à l’œuvre pour nous sauver. C’est une source d’espérance que je partage avec vous. Que ce confinement nous rapproche tous les uns des autres. Jean L’Hour, prêtre exégète.

Corona: un virus qui vient de Chine, évoquée par les deux photos prises à Pékin: une armée à l'attaque, un oiseau qui s'envole. Entre les deux, l'enjeu de Pâques. Lutter ensemble sans frontières contre le corona passe aussi par la lutte spirituelle, celle qu'ont menée à leur perfection les pères du désert à la suite de saint Antoine. Que nous apprennent-ils? Le primat de l'oraison sur tout. Certaines réactions de chrétiens désemparés à l'idée de ne plus vivre la messe dominicale en ces temps majeurs de la liturgie, m'ont semblé appeler des textes repères et une lumière simple sur la foi chrétienne. Il est impossible de faire une lecture littérale du texte de l'Apocalypse et de suggérer l'emprise du diable à travers l'arrivée du corona virus. Les pères nous rappellent qu'il y a quatre lectures de la Parole de Dieu, du sens littéral au sens anagogique. Alors? comment vivre Pâques? Le texte de Jacques Maritain sur la solitude me semble donner une réponse lumineuse. Le confinement imposé par le Corona invite chacun à se poser, à lire comme en miroir le monde dans lequel il est, à interroger le sens profond de sa vie dans cet espace-temps hors du temps qui est donné en ce carême. Certes, les mises en oeuvre de sport en appartement, de travail avec les moyens numériques sont essentielles, mais plus essentielle encore est la finalité de nos vies, avant même la mise en oeuvre avec des moyens techniques d'un mode de vie qui reste dans la continuité de l'avant. Si la crise du corona peut avoir une réelle fécondité, c'est bien parce qu'elle soude tous les hommes à partir de leur solitude, qu'elle unit en préservant le mystère de chacun appelé à oeuvrer pour le bien commun. Dès lors, savoir que les vertus théologales sont supérieures aux vertus morales et que l'oraison qui relève des premières est supérieure d'une certaine manière à la liturgie qui relève des secondes, permet au chrétien de vivre sa foi dans une profondeur indépassable, à la suite des Pères du désert, dont une des réalités était la solitude absolue. C'est seulement si nous nous situons à ce niveau de vérité priante que nous pourrons recevoir les gestes de solidarité inédite qui se mettent en place avec le corona, comme ceux de la grande geste priante de la prière qui s'ignore. Et de pouvoir vivre les enterrements de ceux qui nous sont chers dans l'espérance de la foi, celle dont vivent les chartreux qui ne sortent pas enterrer leurs parents parce que le Christ ressuscité se rend encore plus présent par cette offrande. Bonne descente en vous-mêmes! Claire Bressolette

Je crois qu'on se trompe parfois en imaginant que l'unité d'une communauté chrétienne supprime l'incommunicable, et devrait être conçue comme celle de je ne sais quel pieux camping où des effusions qui supposément livreraient le tout de chacun seraient mises sur la table, dans une grande soupière toute fumante d'allégresse familiale. Notre expérience en tout cas a été bien différente (Jacques, Raïssa et Véra). Je ne pense pas qu'il y ait jamais eu entre trois êtres humains d'union plus étroite et plus profonde que celle qui existait entre nous. Chacun était ouvert aux deux autres avec une entière sincérité. Chacun était extraordinairement sensibilisé aux deux autres, et prêt à tout donner pour eux. C'était ainsi dire une seule respiration qui nous tenait en vie.Et pourtant non seulement la personnalité de chacun différait beaucoup de celle des autres, et non seulement chacun avait pour la liberté des deux autres un respect sacré; mais au sein de cette merveilleuse union d'amour qu'avait faite la grâce de Dieu, chacun gardait sa solitude intacte. Quel mystère! Plus nous étions unis, et plus chacun cheminait seul; plus chacun portait les fardeaux des deux autres, et plus chacun était seul à porter son fardeau. En sorte que l'unité du petit troupeau n'a fait que s'approfondir en même temps, parfois cruelle à vrai dire. C'était la part de Dieu.Ma solitude à moi? Il me semble que c'était celle d'une espèce de scaphandrier maladroit, avançant comme il pouvait au milieu de la faune sous-marine des vérités captives et des larves du temps. On ne saurait jamais à quelles tentations de tristesse noire et de désespoir un philosophe peut être exposé à mesure qu'il descend dans la connaissance de soi-même et de la grande pitié qui est au monde. C'est dans la nuit qu'enfin sera ici-bas son repos, si dans cette nuit plus proche de Dieu que le jour, plus désolée aussi, une invisible main qu'il aime le conduit comme un aveugle.Jacques Maritain, Carnet de notes, 1965, Oeuvres complètes XII, p. 218-220.